Cours de créativité
Sophie Calle, interrogeant les visiteurs d’un musée devant un cadre vide « Que voyez-vous ? », 2013
Je ne sais pas si c’est pareil pour vous, mais moi, en janvier, j’ai assez envie de RIEN. Pas de panique, tout va bien, je ne dis pas que rien ne me fait envie. Mais les fêtes de fin d’année sont passées par là, avec leurs lots de paquets cadeaux, de réunions de familles, de débats enflammés, de festins, et, de manière assez naturelle, j’aspire à FAIRE LE VIDE.
Je vous entends d’ici “et bah super, on va encore se marrer avec sa newsletter sur rien. Objet : Le vide. Corps du mail : tout est dans l’objet. C’est pire qu’un dry January votre histoire”. Détrompez-vous cher.e.s lecteur∙ice∙s, le vide me met d’humeur joyeuse et bavarde. Alors si vous le permettez, je vous propose pour commencer l’année, un petit saut dans le vide créatif, et haut les cœurs !
Lecture complète en 5 min, résumée plus bas en 10 sec chrono
Oui. Je pense qu’on a souvent tendance à voir le vide de manière négative – comme l’absence, voire le manque de quelque chose – alors que dans certaines cultures, c’est tout le contraire. Tenez, au Japon, il y a deux mots pour traduire les différentes nuances du vide :
Donc par exemple, si je vous dis “Entre Noël et le jour de l’an, c’est le Mu absolu”, en gros je dis qu’il y a R, rien à faire, lose totale. En revanche, si je remplace Mu par Ma ça donne, “Qu’il est bon de faire une pause entre Noël et le jour de l’an, afin de profiter pleinement de ces deux évènements chers à mon cœur” (phrases non contractuelles, merci aux Japonais∙es qui me lisent de ne pas m’en tenir rigueur).
Cérémonie du thé, extrait de la bande-dessinée Charlotte Perriand de Charles Berberian
Le Ma est un concept qu’on retrouve dans la vie quotidienne, par exemple pour la cérémonie du thé : des moments de silence et de pause sont intégrés pour permettre aux participant∙e∙s de réfléchir et d’apprécier pleinement chaque aspect de la cérémonie, des gestes de l’hôte à la dégustation du thé lui-même. Le Ma, dans la philosophie du thé, c’est aussi le vide de la théière qui définit son volume extérieur (et oui les amis : pas de vide… pas de théière ; pas de théière… pas de thé). C’est une logique fondamentale qu’on retrouve dans le dessin (si je dessine le vide qui entoure mon sujet, je fais apparaître la silhouette de mon sujet), et plus généralement dans l’art, l’architecture ou le design. C’est d’ailleurs l’un des enseignements qui a particulièrement marqué la célèbre architecte et designer Charlotte Perriand, lors de son séjour au Japon qui a été fabuleusement bien raconté dans la BD éponyme de Charles Berberian.
Oui mais non. C’est vrai que dans le Sumi-e, cette peinture à l’encre de Chine qui a été largement diffusée au Japon par les moines zen, le vide a autant d’importance que le plein. Mais les Japonais ne sont heureusement pas les seuls à faire grand cas du vide. En fait, de manière plus ou moins explicite, toute œuvre d’art est le résultat d’un savant équilibre entre plein et vide. D’ailleurs, une fois qu’on commence à y prêter attention, on voit le vide partout : que ce soit un silence appuyé dans un morceau de piano, une scène inhabitée dans une pièce de théâtre ou un pan de toile nue dans un tableau. Prenez Van Gogh par exemple, plutôt connu pour ses toiles saturées d’empâtements de peinture n’est-ce pas ? Admirez plutôt ce ciel dont les nuages apparaissent par un savant procédé d’absence de peinture, photo ci-dessous ou en zoomant au max sur ce lien.
Rue d’Auver, Vincent Van Gogh, visible jusqu’au 4 février au Musée d’Orsay, à l’occasion de l’exposition Van Gogh à Auvers-sur-Oise, Les derniers mois
C’est cela même. Mais pour rendre à César ce qui est à César, je vous montre ici quelques artistes contemporains, de John Cage à Rachel Whiteread, qui ont vraiment bâti leur œuvre à partir… de rien (enfin du vide, vous m’avez comprise).
De gauche à droite et de haut en bas : partition de 4’33 » de John Cage ; Imponderabilia © Marina Abramović. (Via @WeVux) ; Erased de Kooning Drawing : Robert Rauschenberg 1953, Rachel Whiteread, House, East London, 1993. Photo by Richard Baker / In Pictures via Getty Images.
Si vous voulez vous lancer dans un débat philosophique, je vous laisse entre les mains de Pascal et d’Etienne Klein. Parce-qu’au fond, qu’est ce que le vide ? Est-ce que c’est le néant ? Ou est-ce que c’est rien, voire trois fois rien ? Je vous laisse méditer sur ces questions avec un petit exercice soufflé par Etienne Klein : répétez successivement et rapidement les trois mots phares de cette newsletter : néant, vide, rien, néant, vide, rien, néant, vide, rien… Et la boucle est bouclée.
Pour faire le vide an janvier avec les artistes du PAON, on vous recomande :
Bonne année à tou.te.s, qu’elle soit pleine de créativité (évidemment), débordante d’amour, remplie de succès, chargée de douceur, mais avec aussi un peu de place pour… rien.
L’équipe du PAON
Si vous voulez recevoir nos shots créatifs mensuels directement dans votre boite mail, c’est par ici !
Le tarot, un art comme un autre