© Chloé Vollmer-Lo
Depuis 25 ans, le dessin rythme la vie de Marielle Durand. De Paris à New York en passant par Berlin, le travail de Marielle a reçu de nombreuses distinctions. Elle explore de nombreux médiums et nous parle de ses pratiques artistiques favorites, des moments forts de sa carrière et nous livre quelques conseils pour mieux appréhender le dessin.
Marielle Durand : Je suis née à Bruxelles, une ville cosmopolite qui a nourri ma curiosité. J’ai toujours été intéressée par le dessin. J’ai un cursus en écoles d’art, à Penninghen et à l’ENSAD (Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs), puis aux Beaux-Arts de Berlin. Lorsque j’étais étudiante, je passais ma vie dans les musées à reproduire et copier les grands maîtres. Le côté vivant, spontané et physique du dessin m’a toujours plu, et bien que je me dirige davantage vers les expérimentations plastiques aujourd’hui, le dessin en carnet ou le reportage dessiné sont mes premiers amours, et j’y reviens constamment.
Depuis 15 ans, je consacre une partie de mon travail à la transmission et l’enseignement. Après la Parsons School puis Paris College of Art, j’enseigne notamment aux Gobelins, où je prends toujours plaisir à découvrir les nouvelles générations et leurs sensibilités créatives.
J’ai découvert l’encre en 2018 que j’ai utilisé pour ma résidence, ce qui a donné lieu à la publication de mon livre, Bleu d’Auvergne. L’utilisation de l’encre seule permet de se concentrer sur les bases du dessin, la lumière, les contrastes, tout en offrant malgré tout un univers coloré aux nuances variées. Le travail de ses valeurs, denses comme légères, nous permet presque d’oublier que les autres couleurs ne sont pas représentées. De plus, c’est un médium économique et facile à emporter.
Le crayon de couleur me suit depuis l’enfance et son utilisation par des peintres comme Kokoschka ou Degas m’a confortée très tôt dans l’idée que ce médium pouvait être très noble. Je m’en sers notamment dans mon travail à l’Assemblée Nationale avec les couleurs rouge et bleu de la République. Code couleur que j’avais déjà employé pour un projet à New York pour célébrer le 4 juillet et les correspondances entre nos deux drapeaux. J’aime la ligne comme la matière qu’il permet de donner.
Le pastel à l’huile est une découverte ancienne que je souhaiterai renouveler mais c’est un médium ingrat, difficile à utiliser et à conserver. Sa matière est épaisse, sensuelle et très intéressante si on accepte son potentiel assez brut, qui se rapproche du travail de la peinture en volume. Personnellement, j’aime bien travailler dans le détail donc j’essaye de varier et faire l’aller-retour entre la masse et les choses plus fines.
Pendant longtemps j’ai travaillé sur des formats petits à moyens. Aujourd’hui, j’ose et j’ai même envie de plus en plus d’explorer de grands formats. Même après 25 ans d’expérience, je me considère encore sur un chemin où j’ai passé certains paliers, et où je découvre et apprivoise des territoires continuellement.
La gestion des blancs et de la lumière dans mon travail est essentielle. J’essaie de transmettre et d’équilibrer un espace-temps où le vide comme le plein circulent. Où le silence et la parole co-existent en harmonie. La difficulté étant de rendre compte de ces subtilités en trois dimensions sur une surface plane en deux dimensions avec des choix graphiques forts où tout n’est pas dit. Je représente des paysages, des gens ou des événements. Tout m’intéresse. A partir du moment où j’ai le sentiment de faire une trace, d’être témoin de quelque chose, de capter un peu de cette mémoire collective, je me sens à ma place. Et j’ai envie, avec mon travail, de créer quelque chose qui fasse du bien, de transcender des situations parfois difficiles pour amener le spectateur vers une forme de sérénité, d’apaisement et de support à la réflexion.
Je peux mettre du temps avant de choisir un sujet. Je cherche le point de vue, le médium idéal, le chemin du regardeur aussi et je m’inscris pleinement dans le moment que je vais représenter. Dans mon travail, je souhaite convoquer toute une palette d’émotions, de couleurs, d’envie d’ailleurs, de solitude choisie parfois, de réconciliation avec ce qui est plus grand que nous. Je suis quelqu’un de très enthousiaste et curieux, j’accepte beaucoup de projets qui me conduisent toujours vers de nouvelles opportunités. La création trouve des chemins qui sont rarement ceux que l’on attend.
Lorsque je me rends dans une nouvelle destination, je ne sais pas exactement ce que je vais pouvoir dessiner ou peindre donc je fais des suppositions. Par exemple, lorsque je suis partie au Vietnam, j’ai supposé qu’il y aurait beaucoup de couleurs, et j’ai enfin accepté de me mettre à l’aquarelle. J’appréhendais cette technique car en réalité c’est une des plus difficiles à maîtriser. Elle dépend de beaucoup de facteurs : la quantité d’eau, le type et la qualité du papier, les qualités du pigment, l’humidité ambiante parfois aussi : les aquarelles Sennelier que j’avais là-bas étaient toutes très pâteuses avec le miel qui se trouve dedans !
Le plus possible, je voyage léger. J’emporte deux carnets différents, un petit et un plus grand, des feuilles libres et souvent un bloc de feuilles contrecollées. J’emporte un gros pinceau, un pinceau à réservoir, une petite palette d’aquarelle, un pot d’eau et un chiffon, des crayons de couleur, un taille-crayons et quelques feutres.
En voyage, l’essentiel est d’être mobile car on ne sait pas dans quelles conditions on se trouvera. Il faut pouvoir sortir facilement ses affaires et être en mesure de dessiner dans des conditions peu confortables parfois debout ou dans les transports. Lorsque je dessine dans mon atelier, je dessine d’ailleurs souvent debout pour pouvoir faire des gestes plus amples et retrouver l’urgence du dessin en extérieur. Il n’y a jamais de crayonné dans mes dessins, je commence directement à travailler dans la couleur. ça me permet de conserver ce blanc si important, de penser ma composition assez globalement et de ne pas m’endormir sur la feuille. Je me suis accordée de crayonner certains dessins quand je me suis blessée à la main droite et que j’ai dû passer à la gauche pendant plus d’un an et demi.
Il s’agit d’un projet dans le cadre de mon travail à l’Assemblée Nationale.
J’ai suivi la semaine entière de la constitutionnalisation de loi pour l’IVG, du vote du Congrès de Versailles jusqu’à son scellement sur la place Vendôme. J’avais l’impression de faire partie de l’Histoire grâce au dessin. Grâce à ce sésame j’ai eu accès à des lieux pour certains totalement fermés. J’étais même à l’Elysée alors que les journalistes n’avaient pas le droit de rentrer ! Je me dis dans ces moments-là que c’est vraiment magique ce que je suis amenée à faire. Cela me raccroche à l’idée que l’artiste a une place particulière dans la société, un pouvoir de l’image qui parle d’une cause concernant le monde entier.
Lors de cette semaine particulière, il y a eu aussi le tout premier Sommet des 25 femmes présidentes d’Assemblées dans le monde qui se sont réunies pendant deux jours pour échanger sur les différentes situations politiques liées à la cause féminine : l’éducation, les droits des femmes et des jeunes filles, des avancées qu’elles pouvaient accompagner ou constater. Les dessiner me permet d’avoir ce rôle de témoin actif qui relaye une parole, un évènement.
L’objectif de ma présence et mon travail à l’Assemblée Nationale est de tenter d’intéresser ou de retrouver, du moins, un semblant d’attrait pour la politique par le biais du dessin. Le droit des femmes fait partie des choses mondialement nécessaires, je suis heureuse que mon métier et mon engagement m’aient donné accès à cette semaine historique.
Je ne m’ennuie jamais et de nombreux projets sont en cours. Ce mois d’avril, je reviens de Berlin où se tenait la Première cinéma du documentaire Arte “Dessine-moi la Rome de la Renaissance” pour lequel j’ai dessiné dans la ville éternelle, sur les traces du peintre hollandais Maarten van Heemskerck qui a passé environ 5 ans à étudier cette ville dans ses carnets. Je participe mi-mai à la rencontre nationale des Urban Sketchers France à Nantes où je donne des ateliers. Le festival Partances m’invite pour mon travail et pour un projet de livre sur la Bretagne avec le photographe Matthieu Malaud. Par ailleurs, je poursuis toujours mon travail à l’Assemblée Nationale et ma collaboration avec Jérôme Adam, entrepreneur et réalisateur atteint de cécité qui m’a demandé de suivre et documenter son film en dessinant sur le tournage.
Mon conseil pour les élèves du PAON est très simple, c’est de dessiner le plus possible. Il faut dessiner régulièrement, sans objectif de résultat en ayant en tête que chaque dessin prépare le suivant. C’est justement au moment où un dessin ne nous plaît pas voire nous agace qu’il faut continuer. Il n’y a pas de mauvais dessins, c’est la comparaison qui fait que c’est bien, moins bien ou extraordinaire. De plus, on est très mauvais juge soi-même, et encore plus sur le moment. Acceptez ce temps de pratique, soyez patients et indulgents, et sachez que moi aussi j’ai beaucoup de mal à être indulgente, mais heureusement que je suis patiente [rires].
La patience peut être un défaut : parfois, les choses prennent trop de temps. Dans ce cas-là, il peut être intéressant de faire des exercices et projets dans un temps limité, car le temps est un élément clé aussi pour dépasser certaines peurs, que ça soit celles de l’échec comme celles de la réussite !
Dans ce cycle, nous allons découvrir la magie du monochrome à l’encre, toutes ses variations, son efficacité aussi, car nous allons pouvoir créer tout un univers avec un seul médium en une seule couleur. Avec une utilisation plus ou moins importante de l’eau, nous allons aborder des notions de dessin, explorer des types de dilution pour obtenir des nuances incroyablement variées, d’une grande richesse dans les contrastes, la lumière et l’ombre, afin d’arriver à des compositions et des résultats de plus en plus surprenants.
Retrouvez l’atelier de Marielle Durand, Le paysage en 50 nuances de bleu.
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