Si Carine Valette se définit comme une poète multidisciplinaire, c’est d’abord parce qu’elle a fait des mots, son principal moyen de s’élever et de s’exprimer, mais pas que. Carine est une touche-à-tout, artiste curieuse sans cesse en train de dénicher de nouveaux modes d’expression artistique. Des arts de la scène en passant par la reliure, Carine se définit comme “une machine à livres artisanale”. Et c’est au PAON qu’elle vous dévoilera ses secrets pour créer ses propres carnets d’artiste. Suivez-nous, on vous emmène dans son univers…
Le PAON : Peux-tu te présenter ? Nous parler de ton parcours ?
Carine : J’ai commencé à écrire de la poésie comme tous les enfants pour la Fête des Mères à l’école. Sauf que moi, je ne me suis jamais arrêtée ! Jusqu’à mes 25 ans, j’avais une pratique d’écriture solitaire, qui n’avait pas vocation à être montrée. J’écrivais de manière androgyne, sans utiliser le féminin ou le masculin. En 2012, j’ai rencontré le violoniste Pavel Amilcar (qui deviendra ensuite son mari, ndlr*). Il m’a alors invitée à venir lire mes vers en public, en co-création violon & poésie, durant l’un de ses concerts. Cela a été un véritable déclic. Ensuite en 2014, j’ai déménagé à Barcelone et je me suis formée à la reliure. Cela m’a permis d‘apprendre à fabriquer mes propres carnets. Je suis une fan absolue du papier, donc cette formation m’a permis de pouvoir penser un carnet de A à Z : le créer de mes mains et le remplir de mes émotions.
*Ceci n’est pas du tout une note de la rédaction, mais on rêvait d’écrire ndlr dans un article.
On sent que tu as énormément de sources d’inspiration, d’où viennent-elles ?
Le point de départ, c’est probablement la nature. Avoir grandi à la campagne jusqu’à mes 20 ans m’a apporté une certaine philosophie et une quête spirituelle. J’ai un caractère contemplatif, je me nourris de tout ce que je peux voir et ressentir. Mon intuition se réveille quand je sens qu’il y a une élévation d’âme. Mon sens de l’esthétique est toujours lié à la recherche de sens.
Quels sont tes thèmes de prédilection ?
De manière générale, je suis une âme rebelle et politique donc mon art est engagé. En 2014, lorsque je me suis installée avec Pavel, ma poésie a cessé d’être androgyne. Cette poésie, que je pensais transcendante, est devenue immanente. J’ai commencé à écrire au féminin. Le fait d’être atteinte d’une endométriose profonde a également joué un rôle dans ce processus d’introspection. Je trouve dans l’écriture une manière de rendre cette maladie plus poétique et d’être plus résiliente.
Tes carnets sont des objets à la fois intimes et universels. Quand as-tu commencé à en faire ? Et comment est-ce que tu les penses ?
J’ai d’abord commencé par des collaborations avec des artistes plasticiens comme Mathilde Brunelet avec lesquels je co-créais des carnets de poésie : j’écrivais et Mathilde dessinait. Puis petit à petit, grâce à différentes expériences et formations, je me suis sentie plus légitime pour créer autour de mes poésies. L’un des moments de bascule a été une crise d’endométriose qui a duré un an, et où le seul moyen de calmer mes douleurs était de me concentrer sur autre chose. Pendant un an, j’ai créé la nuit des carnets composés de mots, mais aussi d’objets que je glanais dans mes balades terrestres et maritimes. Je n’ai pas peur de transformer ce qu’on pourrait penser comme un carnet en 2D à un objet en 3D. On a souvent l’impression qu’un carnet c’est fragile, alors que pas du tout.
Un autre carnet important a été celui du confinement. Dès le premier jour, j’en ai commencé un. Mais étonnement, j’écrivais de la main gauche, sans m’en rendre compte, alors que je suis droitière. J’ai compris le symbole a posteriori : je m’étais imposée une contrainte dans la contrainte.
Comment décides-tu du début et de la fin d’un carnet ? Qu’en fais-tu après ?
Il y a une impulsion sur le moment, on ressent une nécessité de commencer. Dans le premier atelier, j’expliquerai qu’il n’y a pas forcément besoin d’avoir un thème en amont. Il faut faire confiance à son intuition sur le moment. Être dans l’instant présent. Quitte à faire évoluer le thème au fur et à mesure. C’est de l’autofiction. Et l’autofiction, c’est toi qui décide de ta propre histoire. Tu transformes la réalité à ton gré.
Ensuite, ce qui vient terminer un carnet, ce n’est pas le nombre de pages, c’est quand le moment est passé, où quand la quête de sens se termine.
Et puis quand ils sont terminés, je les range dans la bibliothèque de mon salon. Je ne les vends pas car j’y suis encore trop attachée. Peut-être que je les exposerai un jour…
Qu’est-ce qui te plait dans le fait d’animer des ateliers avec le PAON et de transmettre ton savoir faire ?
Ce qui me plait, c’est le lien avec l’autre. Je crois beaucoup à la force du collectif dans la créativité. Pendant les ateliers, je reçois autant de la part des participants que ce que je leur transmets. J’aime créer cette horizontalité. Et dans cette expérience de résilience avec ma maladie, j’ai vraiment acquis la certitude que la créativité est un moteur vital. Quand on arrive à insuffler cela dans sa vie, sans forcément en faire une pratique professionnelle, c’est un vrai outil de bien-être, pour grandir, pour s’épanouir. On en a tous besoin au niveau individuel, et au niveau collectif. Venir travailler son récit personnel, c’est s’emparer de sa vie et regarder nos obscurités et nos lumières. C’est un gage d’épanouissement.
Des conseils pour toutes les personnes qui n’osent pas se lancer ?
Le premier serait de désacraliser l’écriture. Il ne faut pas oublier qu’on écrit tous, et qu’on a tous une histoire personnelle à écrire. Des carnets, on en remplit depuis tout petit. Ce n’est pas plus compliqué que de faire un album de souvenirs ou un carnet de voyage. Ces carnets peuvent être faits juste pour nous, dans notre intimité et n’ont pas l’obligation d’être lus par qui que ce soit. Nul besoin de compétences en écriture ou en arts plastiques ! J’en suis le meilleur exemple. Il y a beaucoup d’outils à portée de main pour raconter son histoire : peindre un fond, écrire des mots en gros, coller des photos,…
Comment as tu pensé ce cycle et la progression entre les différents ateliers ?
A travers ce cycle de deux ateliers, je souhaiterais montrer qu’une démarche créative quotidienne est très accessible et ne requiert pas plus qu’un stylo et un carnet. L’autofiction est une invitation à donner du sens à sa vie d’une manière ludique et créative. A la différence de l’autobiographie pour laquelle il y a une démarche de vérité, l’autofiction nous permet de réinventer notre propre vie. Donc je conçois ce cycle d’ateliers comme un jeu.
Pendant le premier atelier, je vais commencer par vous présenter quelques-uns de mes carnets mais aussi des inspirations comme ceux de Frida Khalo, ou de François Righi. On passera ensuite par un moment d’introspection via une méditation guidée et un exercice d’écriture automatique. Si on a le temps, on commencera les premières formes du carnet, afin de donner une première empreinte.
Dans le second atelier, on va approfondir en passant par deux autres exercices d’écriture et assembler les différents éléments que l’on aura glanés depuis le premier atelier. On donnera une forme au récit qu’on a envie de retranscrire. L’idée est qu’à la fin de ces deux ateliers, vous puissiez poursuivre votre carnet par vous-même.