Quand l’intime devient politique
Rencontre avec Déborah Calfond

Déborah Calfond est peintre et poétesse. Les textes en prose qu’elle écrit entrent en résonance avec ses représentations du corps féminins dans tous ses états : un corps qui guérit, un corps sensible, un corps amoureux, un corps auquel Déborah transcrit la parole à travers ses œuvres.
Le PAON : Bonjour Déborah ! Peux-tu te présenter et nous parler de ton parcours professionnel ?
Déborah : Je m’appelle Déborah, j’ai 37 ans et je suis artiste peintre et poétesse. J’ai fait un bac littéraire avec option arts plastiques, puis trois ans d’arts appliqués avant de réaliser un BTS design d’espace à l’école Condé. Par la suite, j’ai été diplômée architecte en 2013 à l’école de Versailles. J’ai travaillé en agence puis ouvert la mienne, LAGOM architectes, avec mon ex-mari. En parallèle de tout ça, j’ai toujours peint et dessiné. Depuis le confinement, je m’y suis mise plus intensément. J’ai participé aux saisons 2 et 3 du Cercle de l’art et, depuis 6 mois, j’ai totalement arrêté l’architecture pour me concentrer pleinement sur mon activité d’artiste peintre.
Comment décrirais-tu ton univers ?
Je travaille essentiellement autour du corps humain et, plus particulièrement, du corps féminin. Je retranscris sa beauté, sa mémoire, sa lumière, sa quête de liberté et de guérison. L’idée est que les femmes libèrent leur parole, qu’elles respirent et qu’elles se dévoilent en partageant leurs émotions.
Je fais une analogie entre la peau et le papier, notamment dans sa sensualité. Les corps que je représente sortent de leur enveloppe charnelle pour prendre la parole, s’exprimer. Mes peintures sont remplies de mots et de maux. Autrement dit, je peins comme je dessine, car la graphie des mots me passionne tout autant. Le travail que j’entreprends dans la représentation du corps est quelque chose qui se ressent et qui doit être vecteur de sensation.

Comment choisis-tu les médiums et les supports avec lesquels tu travailles ?
Je choisis assez instinctivement mes médiums. Je travaille sur papier -papier de riz, de mûrier, de coton recyclé. Il peut m’arriver de travailler sur toile mais dans ce cas je contre-colle des papiers dessus. Cela rappelle l’aspect de la peau avec ses plissures et sa texture. Parfois, je travaille sur du tissu et d’autres supports qui jouent avec la transparence.
J’aime travailler avec des pigments bruts. Parmi les médiums que j’utilise, il y a l’aquarelle, le premier médium que j’ai utilisé quand je me suis remise à peindre. J’aime sa fluidité et sa légèreté. On peut faire du layering (couche sur couche, ndlr) et finalement arriver à un résultat très précis. Le crayon de couleur est aussi un médium avec lequel j’aime travailler. J’apprécie notamment la gouache pour son côté matte, mais je n’aime pas l’aspect plastique de l’acrylique, j’ai donc tendance à la mélanger avec des encres.
Comment se déroule l’élaboration d’une œuvre ? As-tu une routine de créativité ?
Je me considère un peu comme une chercheuse et, parfois, les recherches sont plus intéressantes que l’œuvre elle-même. Au quotidien, la recherche se fait dans les carnets de croquis et les leporellos qui m’accompagnent dans ma pratique. J’aime exploiter les leporellos page par page car, en l’ouvrant, ça fait une œuvre unique. Je travaille beaucoup également avec des croquis. Je collecte des photos, des images que je trouve autour de moi. J’écris des idées, des passages de livres qui m’accompagnent. Je participe aussi à des ateliers d’écriture qui me donnent de la matière.
Dans mon atelier en Dordogne, je suis entourée de tous mes supports et je travaille sur différentes œuvres en même temps. Je fais des allers-retours entre des projets. Il peut m’arriver de travailler sur le fond d’un grand format, puis de dessiner dans mon carnet. Parfois, certaines œuvres sont laissées sur le côté pendant un mois et quand je reviens, la perspective de celle-ci a changé. Pour moi, créer une œuvre, c’est lui donner naissance. Parfois, c’est pas ce qu’on avait projeté ou prévu de faire.
Peux-tu nous parler d’une de tes œuvres qui te tient le plus à cœur ?
Une de mes œuvres qui me touche particulièrement est en train d’être faite en ce moment. Dans le cadre d’une vente organisée par Le Cercle de l’art, je fais réaliser 3 leporellos sur mesure par Sarah Mazet, qui est relieuse. Nous produisons des livres sur mesure dont la couverture est peinte par mes soins. C’est un grand format qui, une fois déplié, mesure environ 2 mètres de long. Cela demande beaucoup de travail. Cette œuvre sera visible au mois d’avril et disponible à la vente. Je travaille également sur un livre dans un coffret sur mesure avec des textes et des œuvres qui se rencontrent, discutent et se confrontent. Il y aura un seul exemplaire original et trois reproductions.
Considères-tu que ton art est engagé ?
Oui. Je pense que l’art est quelque chose de personnel et intime, mais que l’intime est également politique. Il peut donc dégager un message plus universel. Les mots qu’on a au fond de soi doivent sortir, sinon on en devient malade.
Mon travail est engagé pour libérer la parole féminine mais aussi pour parler de la femme dans le milieu de l’art. Dans les ateliers d’écriture menés par Alice Legendre (LIBER), on écrit toujours autour d’un sujet donné. Cela peut être le corps, les sens, les peaux marquées, les cicatrices, la maternité. On y parle de nos histoires, de nos mémoires. Un atelier dure 3h avec un temps de lecture de nos écrits. C’est un véritable engagement dans nos intimités. L’intime est poétique, mais il est aussi politique.

Où puises-tu ton inspiration ? Y’a t-il des artistes ou des œuvres qui t’inspirent particulièrement dans ta pratique ?
Du côté graphique, mes inspirations sont Francis Bacon, Pierre Alechinsky, Alexandre Calder et Ernest Pignon Ernest. Sa démarche de donner l’œuvre au public et se libérer de son côté pécunier est quelque chose que j’apprécie tout particulièrement. J’aime également Cy Tombly, Jean Cocteau, Annette Messager, Niki de Saint Phalle et son travail collaboratif avec son mari, Jean Tinguely. Leur travaux se répondent et créent une dynamique de création bien que, très souvent, Niki ne soit pas mentionnée dans leurs œuvres collaboratives. Du côté des contemporains, j’admire également les œuvres de Françoise Pétrovitch.
Je suis également inspirée par les lectures et la nature, surtout depuis que j’ai déménagé dans le Périgord. J’ai l’impression que la vie est plus lente, là-bas. On a le temps d’observer, de regarder les saisons qui passent. Les différents paysages sont magnifiques. La ville m’inspire également dans son énergie et par sa concentration d’art qu’elle propose. D’ailleurs, le fait d’avoir déménagé me permet de profiter davantage de Paris quand je reviens.
Sur quels projets travailles-tu en ce moment ?
Je reviens d’une résidence artistique où j’ai été invitée par Camille Gersdorff à L’hôtel des Tilleuls à Etretat, dans un endroit sublime où j’ai fait de très belles rencontres. Actuellement, j’ai plusieurs évènements et beaux projets en cours. Tout d’abord, j’ai plusieurs projets de théâtre, où les disciplines se croisent. Le rapport frontal que j’avais toujours envisagé avec mes œuvres se mue alors en un art vivant.
Je fais également partie du festival MIFAC à Angoulême les 21, 22 et 23 mars. Ce festival de film d’art propose à certains artistes d’être représentés et j’y présenterai 3 œuvres.
Il y a également la vente du Cercle de l’art en avril où je proposerai 15 œuvres exclusives à la vente et l’acquisition se fera en mensualité de 12 mois. En mai, j’expose dans une galerie parisienne à l’occasion d’une exposition caritative pour l’association SKIN et la marque Merz Aesthetics France qui œuvrent pour la reconstruction Post-Cancer. En septembre, je réalise une performance pour la fondation Cœur et Recherche, invitée par l’artiste Virginie Rasmont. J’ai également deux expositions en cours, une à Milly-La-Forêt et l’autre à Vendôme jusqu’à fin mars.
As-tu un conseil à donner aux élèves du PAON ?
Leur présence aux cours, de se couper du monde et profiter de cet instant est un beau cadeau qu’ils se font. Dans un état semblable à la méditation, ils se reconnecteront à eux mêmes et seront plus à l’écoute de leurs sensations et de leurs émotions. Ainsi, ce qui va ressortir de leurs yeux et de leurs mains sera beau, quoi qu’il arrive.
Tu animes un cycle de cours au PAON, Peindre et écrire son corps. Que va-t-on pouvoir découvrir avec toi ?
Il y a donc deux cours : le premier, à travers l’autoportrait, on découvrira deux pratiques qui s’emmêlent et s’entrecroisent. On prendra le temps de s’observer et on pourra expérimenter l’écriture automatique dans un lâcher-prise total. On apprendra aussi que les outils autour de nous nous permettent de nous regarder et de s’ancrer dans un leporello, ou un carnet.
Dans le deuxième cours, celui du cadavre exquis, on découvrira cette technique empruntée au surréalisme. Toujours dans l’idée de l’écriture automatique et avec des appuis visuels, on observera et on réalisera ensemble de créatures fantastiques.
Retrouvez le cycle de cours de Déborah, Peindre et écrire son corps sur notre site !