Un shot pour se (la) raconter

Il y a 10 jours, la géniale Margaux Brugvin publiait une vidéo sur l’œuvre de Charlotte Salomon. Comme beaucoup, j’avais lu la biographie par David Foenkinos de cette artiste-peintre allemande, dont on a surtout retenu la mort tragique à 26 ans à Auschwitz. Mais cette vidéo, qui est venue bousculer mes souvenirs, m’a surtout donné envie de redécouvrir son œuvre Vie ? Ou théâtre ?, une autofiction unique composée de 784 gouaches venant raconter le récit de sa vie, en mots et en images, et qui révèle la violence du système patriarcal dans les sphères bourgeoises et conservatrices de la société allemande dans la première moitié du XXe siècle.
“L’autofiction”, c’est un terme qui a été défini en 1977 par l’écrivain Serge Doubrovsky pour désigner un genre nouveau, mélangeant deux éléments a priori contradictoires : l’autobiographie et la fiction. L’auteur explore ainsi sa propre expérience, mais, à la différence de l’autobiographie qui l’engage à raconter la vérité, il le fait avec une liberté créative totale.
Est-ce que j’en saurais plus sur Charlotte Salomon à travers sa biographie, sujette à l’interprétation d’un auteur, ou à travers son œuvre qui est en partie fictionnelle ? Que penser de ce nouveau genre qui s’est répandu comme une traînée de poudre dans la littérature et l’art contemporain ? Pour creuser tout ça, je vous propose de mettre à l’honneur l’autofiction à travers ce shot créatif, et une programmation d’ateliers pour apprendre à parler de soi. De quoi se (la) raconter pendant tout le mois de mars !
Bonne lecture !
Juliette
1 – Vos inspirations pour titiller vos sens…
Lecture complète en 5 min, résumée plus bas en 10 sec chrono
Merci le PAON, tu nous plantes le contexte avant de se lancer ?
Oui, on va même rembobiner avant les années 70. Car les artistes et les auteurs n’ont pas attendu d’avoir une définition du genre de l’autofiction pour y inscrire leurs œuvres. Tenez, Charlotte Salomon, c’est le tout début du XXème. Et son œuvre qui ne ressemble à aucune autre, qui n’est ni une série de gouaches, ni un livre illustré, ni le storyboard d’un opéra, mais peut-être un peu tout à la fois, est bien une autofiction puisqu’elle y raconte sa vie, en la mettant en scène avec une créativité folle (geste fiévreux, alternance de plans larges et de gros plans, textes écrits sur du papier calque qui viennent danser autour des personnages, narrateurs différents en fonction des scènes, etc.). Pour une découverte immersive de cette œuvre, courez voir le documentaire Arte qui lui rend hommage.
Mais en introduisant le terme d’autofiction dans la langue française, Serge Doubrovsky qui est aussi universitaire et critique littéraire, remet en question la pratique naïve de l’autobiographie, et la possibilité même de vérité et de sincérité dans cette pratique. En 2011, dans Le Point, il raconte “Quand on écrit sur des choses vécues, l’écriture les réinvente naturellement. J’ai ainsi cessé d’opposer autobiographie et autofiction.” En effet, quand j’écris ou que, plus généralement, je crée à partir de moi, je sélectionne ce que je raconte, je laisse parler ma mémoire infidèle, je le fais avec un certain langage ou un certain formalisme, et de fait, je raconte ma vérité plutôt qu’une vérité complètement objective. Si on tire le fil, on peut donc remonter bien plus loin, à Rousseau (XVIIIème siècle), voire à Saint Augustin (Vème siècle) et parler d’autofiction.
Compris. Et sinon l’autofiction : à quoi bon ?

Frida Kahlo, The Broken Column & The Wounded Deer, 1944
On parle souvent de l’aspect thérapeuthique de l’autofiction : se raconter pour se réapproprier sa vie, s’exprimer sur des événements traumatiques, tout en remaniant cette matière première pour prendre du recul, et mieux vivre avec. La peinture n’est-elle pas ce qui a permis à Frida Khalo de surmonter ses nombreuses opérations pour reconstruire son corps fracturé ?
Derrière cette composante thérapeutique, se cache une mise à distance des faits réels par la fiction, et parfois même par le jeu ou l’ironie. C’est la spécialité de Sophie Calle, qu’on retrouve notamment dans l’œuvre Prenez soin de vous : au début des années 2000 à Berlin, l’artiste reçoit une lettre de rupture sur le registre oh combien classique du “c’est pas toi, c’est moi” et qui se termine par un terrible “Prenez soin de vous”. Sa réaction :
“J’ai reçu un mail de rupture. Je n’ai pas su répondre. C’était comme s’il ne m’était pas destiné. Il se terminait par les mots: “Prenez soin de vous”. J’ai pris cette recommandation au pied de la lettre. J’ai demandé à 107 femmes, choisies pour leur métier, d’interpréter la lettre sous un angle professionnel. L’analyser, la commenter, la jouer, la danser, la chanter. La disséquer. L’épuiser. Comprendre pour moi. Répondre à ma place. Une façon de prendre le temps de rompre. À mon rythme. Prendre soin de moi.”Les réponses de ces 107 femmes (aussi bien des anonymes que des célébrités comme Jeanne Moreau), arrivent sous des formes écrites, chantées, photographiées, filmées… Regroupées et exposées, elles se transforment en une grande installation artistique qui viendra représenter la France à la prestigieuse Biennale de Venise en 2007. Plus d’infos sur cet œuvre dans cet article.

Sophie Calle, Prenez soin de vous, 2007, Galerie Perrotin
Et c’est pas un peu autocentré ça, de faire de l’autofiction ?
Plus qu’une thérapie pour l’artiste-auteur, l’autofiction transcende le « moi » et doit pouvoir rejoindre quelque chose chez le lecteur ou le spectateur. Lorsque Louise Bourgeois, Niki de Saint Phalle ou Annette Messager évoquent leurs traumatismes, elles font vibrer quelque chose en nous, qu’on se reconnaisse ou non dans leurs histoires personnelles. Et pour creuser l’œuvre de ces trois artistes, on vous recommande le livre 3 nanas de Nathalie Piégay qui raconte l’histoire de ces trois femmes, pour s’approcher au plus près de leur processus créatif.
Enfin, il serait vain d’opposer une œuvre autofictionnelle, soit disant égocentrique et futile, à une œuvre engagée et nécessaire, car l’intime est politique. Quand Annie Ernaux, prix Nobel de littérature écrit L’Évènement, elle raconte non seulement son avortement, à l’époque forcément clandestin, qui a eu lieu en janvier 1964, mais elle dénonce aussi le silence : “quelque chose qui pèse sur tout ce qui relève de l’expérience proprement féminine et qui fait qu’elle a beaucoup de mal à se dire, en dépit de ce que l’on raconte sur la libération des femmes” (Rencontre avec Annie Ernaux chez Gallimard, à l’occasion de la parution de L’Événement en mars 2000). Et elle le fait de manière d’autant plus efficace qu’elle est incarnée dans une expérience vécue personnelle.
Ok donc si je comprends bien, l’autofiction, c’est un truc de fille
🤦🏼♀️Bah non ! Mais, dans la lignée de ce qu’on racontait plus haut, et comme l’affirme Annie Ernaux dans cet entretien dans le Monde des Livres : “Ce qui me frappe, en effet, c’est qu’on parle beaucoup plus souvent d’autofiction à propos de textes, quels qu’ils soient, écrits par des femmes et qu’on ne le fait jamais, ou rarement, quand il s’agit de textes d’écrivains masculins auxquels le même label s’appliquerait sans difficulté. Je n’ai jamais entendu le mot « autofiction » à propos de Philip Roth, Philippe Sollers, Jean Rouaud, Emmanuel Carrère, Frédéric-Yves Jeannet, etc.(…)Tout se passe très subtilement comme si l’autofiction était principalement un genre féminin, avec un côté sentimentalo-trash, narcissique, façon détournée, inconsciente, d’assigner aux femmes leur domaine, leurs limites en littérature.”

Christian Boltanski – Les archives de Christian Boltanski, 1989
Et pour finir donc sur une touche masculine, parmi les artistes-plasticiens qu’on peut rattacher à l’autofiction, il y a Christian Boltanski mort en 2021. L’un des grands piliers de son œuvre est la mémoire et notamment la sienne qu’il met en scène à plusieurs reprises dans des installations artistiques comme Les archives de Christian Boltanski, et dont on vous partage un extrait de l’analyse de Catherine Grenier pour le Centre Pompidou : “L’acte fondateur du travail de Christian Boltanski fut, en 1969, la réalisation d’un petit livre, Recherche et présentation de tout ce qui reste de mon enfance . La tentative de ressusciter le passé en reconstituant minutieusement les traces engage alors l’artiste dans une entreprise d’archivage personnel qui culmine avec cette œuvre. Faite d’un empilement de centaines de boîtes à biscuits, l’installation recèle les souvenirs véritables des activités quotidiennes de Boltanski les plus infimes depuis 1965 jusqu’à 1988. Réunissant plus de 1 200 photos et 800 documents divers, que l’artiste a rassemblés en vidant son atelier, cette collection de souvenirs s’affirme comme un monument commémoratif érigé à la gloire de la vie ordinaire.(…) Autres éléments de son vocabulaire, les lampes de bureau, seules sources d’éclairage de l’œuvre – qui se présente ainsi dans la pénombre –, dramatisent la construction en rappelant la dimension humaine et sacrée de toute entreprise de mémoire. (…)”
Merci le PAON, et pour la faire courte ?
- “L’autofiction”, c’est un terme qui a été défini en 1977 par l’écrivain Serge Doubrovsky pour désigner un genre nouveau, mélangeant deux éléments a priori contradictoires : l’autobiographie et la fiction.
- D’abord utilisé pour décrire des œuvres littéraires, il s’est ensuite étendu à l’art contemporain sous des formes hybrides (peintures, installations, sculpture, journal, etc.)
- En explorant leurs propres expériences et émotions, les créateurs d’autofiction défient les notions traditionnelles de vérité et de réalité. Ils nous rappellent que chaque personne a sa propre vérité subjective, et que la frontière entre réalité et fiction peut parfois être floue, voire inexistante.
- Au-delà des bienfaits thérapeutiques qu’il confère au créateur, ce genre constitue une manière incarnée de parler de l’universel.
2 – Quelques ateliers pour muscler vos papilles créatives
Et vous, avez-vous déjà songé à explorer les méandres de votre propre vie à travers l’autofiction ? C’est une invitation à oser plonger dans les profondeurs de votre propre expérience, à transcender les limites du réel et à donner vie à vos récits les plus intimes.
-Stage Se raconter dans un carnet d’artiste, avec Carine Valette
3 – Votre digeo pour faciliter l’assimilation…
Répondez à ces quelques questions pour prendre du recul sur ce shot créatif :
- Répondez à ces quelques questions pour prendre du recul sur ce shot créatif :
- Avez-vous déjà créé à partir d’une de vos expériences ? Quelle forme cela a-t-il pris ?
- Si ce n’est pas le cas, prenez quelques instants pour réfléchir à un moment marquant de votre vie. Explorez les émotions, les sensations et les pensées qui ont accompagné ce moment, et qui pourraient nourrir une œuvre autofictionnelle.
- Que souhaitez-vous retenir de ce shot créatif ?
Bon mois de mars à tous !
L’équipe du PAON
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